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Station thermale des Eaux-Bonnes

Dossier IA64002567 réalisé en 2018

Fiche

Dossiers de synthèse

Œuvres contenues

Sous ses allures de belle endormie, et malgré la détérioration de certaines constructions, la station thermale des Eaux-Bonnes recèle un patrimoine bâti et paysager de grande valeur qui n'attendent que leur valorisation et leur sauvegarde. Cette étude s'appuie sur l'analyse morphologique du bâti, des décors et de l'organisation urbaine et paysagère ainsi que sur de prolifiques fonds d'archives communaux mais aussi ceux des archives départementales, des archives nationales ou encore de nombreux fonds iconographiques tels que ceux du musée d'Orsay, de la Bibliothèque municipale de Toulouse, de la Bibliothèque nationale de France ou de fonds privés. L'étude des archives représente 4.600 documents manuscrits et iconographiques, sans compter les publications anciennes (récits de voyageurs et guides, entre autres), la presse locale et les publications récentes produites par des érudits ou des chercheurs. Le développement fulgurant de la station des Eaux-Bonnes au XIXe siècle s'inscrit dans le contexte de l'essor du thermalisme lié aux avancées techniques, scientifiques et médicales et à l'émergence des valeurs individuelles et d'une société de loisirs.

Historique. Grandeur et décadence d'une ville d'eaux impériale

De la fondation légendaire aux eaux d'arquebusades

Au regard des stations thermales pyrénéennes, celle des Eaux-Bonnes occupe une place singulière à plusieurs titres, notamment parce qu'il s'agit d'une commune relativement jeune dont le site n'est pas occupé avant le Moyen Âge, période difficile à documenter pour ce qui concerne l'histoire du thermalisme. Dans l'ignorance des conditions de sa découverte, on a attribué aux Eaux-Bonnes une origine légendaire mettant en scène une vache "atteinte d'une plaie hideuse et invétérée" qui se serait rétablie en pâturant dans le vallon et en se baignant à la source d'eau chaude jaillissant du roc au pied de la future Butte au Trésor.

Selon le Guide de Pau aux Eaux-Bonnes, paru en 1869, la première mention du site apparaît dans les chartes de pays en 1356 pour décrire le séjour de la princesse Talèze, épouse de Gaston IV de Béarn, deux siècles plus tôt. Au XIVe siècle, Gaston Phébus y aurait installé un rendez-vous de chasse. Le site aurait ensuite été fréquenté au XVe siècle par Jean III de Navarre, sire d’Albret (1469-1516), et son fils, Henri II de Navarre.

Durant le règne de François Ier -beau-frère de Henri II-, les blessés navarrais des guerres d’Italie, notamment de la bataille de Pavie en 1525, viennent profiter des vertus cicatrisantes des Eaux-Bonnes où ils soignent leurs plaies occasionnées par les tirs d’arquebuses. Ce type de soin, également pratiqué dans d'autres sites pyrénéens, fera d’ailleurs émerger les noms "d’eaux d’arquebusades" et d'"aigas bonas" - littéralement "eaux bonnes". La fréquentation spécifique des Eaux-Bonnes dans ce contexte est vraisemblablement due à l’influence des maisons des Foix-Béarn et de Navarre, qui semblent s’y rendre régulièrement. Les témoignages du XVIe siècle mentionnent en outre les venues de Montaigne (1560), de François de Foix-Candale, évêque d’Aire, de Pierre Victor Palma Cayet, lecteur d’Henri IV, ou de Jacques-Auguste de Thou, qui témoigna y boire la quantité impressionnante - et peut-être exagérée - de 25 verres par jour en 1582.

Cependant, si en la station voisine des Eaux-Chaudes, l’activité balnéaire se formalise rapidement avec la rédaction d’un règlement officiel en 1576, l’occupation du site des Eaux-Bonnes reste peu documentée pour ces périodes, et sa connaissance en demeure imprécise. Ceci étant, les pratiques liées au thermalisme militaire, en raison des blessures par armes à feu, se développent à tel point qu'Henri IV promulgue en 1605 un édit établissant la Surintendance générale des bains et fontaines minérales et médicinales qui eut sans doute des conséquences sur l'exploitation du site. Il est avéré que les sources des Eaux-Bonnes sont régulièrement fréquentées à cette époque, bien que le nombre précis de visiteurs soit ignoré. Les soins sont pratiqués dans des constructions provisoires nommées baraques ou cabanes jouxtant la Source Vieille tandis que les curistes sont hébergés chez les habitants du village de Béost, lequel fit valoir ses droits sur les sources à l'occasion de l'aménagement d'une route sur son territoire au XVIIIe siècle.

Émergence d'une station thermale moderne. Du XVIIIe siècle à la Monarchie de Juillet

A la fin du XVIIIe siècle, les vertus des eaux des Eaux-Bonnes, de même que celles de la station voisine des Eaux-Chaudes, voire de celles plus lointaines comme Barèges ou Cauterets, sont publiées et vantées par Théophile de Bordeu, médecin considéré comme un père fondateur du thermalisme pyrénéen, qui les recommande pour les traitements des maladies de poitrine.

L’urbanisation réelle du site ne débute pourtant que sous le Premier Empire. Suite aux visites dans les Pyrénées de Napoléon Ier et de l’impératrice Joséphine, une série de décrets institutionnalisant le soin thermal entraîne la construction d’une voie d’accès praticable en voiture dès 1800. Un décret de 1804 impose, quant à lui, la construction de deux bâtisses, l’une étant destinée à accueillir les curistes, l’autre, les militaires convalescents. La concrétisation de ce projet n’est pas immédiate puisque seule la "Maison du Gouvernement", destinée à l'hébergement des malades civils, est édifiée cinq ans plus tard d’après un projet de 1809. La construction de l'hospice militaire exécuté par l'entrepreneur Puyot sous la direction de Jean Latapie, débute en 1811 mais elle est suspendue un an plus tard parce que les sources des Eaux-Bonnes sont considérées comme trop "peu abondantes". Entre 1808 et 1821, la gestion des eaux thermales, auparavant opérée par régie communale, est transférée par décret à la Caisse Centrale des établissements thermaux des Pyrénées.

Il faut attendre la fin de la Restauration pour qu’un véritable établissement thermal voie le jour, tout d’abord d’après les plans de l’ingénieur Cailloux en 1828, puis entre 1837 et 1840, d’après le projet de remaniement de Jean Latapie, architecte départemental qui intervient également aux Eaux-Chaudes. Cette première construction pérenne est à l’origine d’un essor sans précédent, correspondant aussi à un phénomène généralisé de développement de la balnéothérapie et du thermalisme dans la première moitié du XIXe siècle. Aussi, à peine l’établissement achevé et exploitable, un nouveau médecin thermal est nommé, Jean-Baptiste Darralde, dont la célébrité assure la prospérité de la station sous la Monarchie de Juillet et les premières années Second Empire. Peu après son décès, le parc public est rebaptisé en son honneur, en guise de reconnaissance de la municipalité.

L'âge d'or d'une ville d'eaux impériale

Sous le Second Empire, la station continue de se développer avec de nombreuses constructions et des aménagements paysagers, mais cet urbanisme ne se destine qu’à la patientèle et clientèle thermale. La station est donc un lieu de vie dépendant exclusivement de la saisonnalité et n’est pas du tout envisagée comme un lieu de résidence permanente.

L’âge d’or des Eaux-Bonnes a lieu, quoi qu'il en soit, sous le Second Empire et la Troisième République, sans doute sur l'impulsion de l'impératrice Eugénie qui affectionne tout particulièrement la station et s'y rend à plusieurs reprises, notamment au début des années 1850, où elle descend à l'Hôtel de la Poste, en 1855 où elle séjourne à la Maison du Gouvernement, puis en 1862. Depuis les années 1840, où la pratique balnéaire émerge partout en Europe, les figures influentes de la société internationale, ainsi que les artistes et la haute-bourgeoisie s’y pressent, ce dont attestent les listes d’étrangers soigneusement compilées et régulièrement publiées dans la presse : Hippolyte Taine, Victor Hugo, Eugène Delacroix, ou encore le prince et la princesse de Moldavie, Louis Barthou, Sarah Bernhardt, l’élite sociale de la nouvelle nation espagnole et bien entendu les Britanniques... tous viennent de l'ensemble du monde occidental -États-Unis, Espagne, Grande-Bretagne, Danemark, Russie etc.- prendre les eaux aux Eaux-Bonnes, en cette étape incontournable du voyage pittoresque aux Pyrénées. La station, qui se trouve sur la Route Thermale n°3 reliant les villes d'eaux du Béarn à Cauterets par le col de l'Aubisque, devient un motif récurrent dans l’iconographie et la littérature sur le massif pyrénéen.

Outre sa vocation thérapeutique, la station se mue ainsi en un centre de mondanités et de sociabilités où les animations battent leur plein de mai à septembre. Que ce soit au Jardin Darralde, dans les grands hôtels, notamment l’Hôtel des Princes, ou le casino, construit plus tardivement, la station accueille des concerts de musiciens classiques nationaux et internationaux, mais aussi des pièces de théâtre, des spectacles de marionnettes et des déclamations de poésie. Le séjour s’organise autour des bains, de la prise des eaux, des promenades de santé au sein d’aménagements paysagers remarquables et des événements culturels, la vie de villégiature étant minutieusement décrite dans la presse thermale.

C’est durant cette période de faste et de forte fréquentation que la station devient commune des Eaux-Bonnes, englobant le village d’Aas, en 1861. C’est aussi à cette époque qu’elle engage de grands programmes architecturaux, démesurés mais nécessaires à sa survie économique, en particulier ceux de la reconstruction de l’église paroissiale (1864-1884), de la construction du casino (1876-1885) mais aussi d’un hippodrome implanté dans la commune de Gère-Bélesten (1875). Face à l’afflux de curistes, la commune obtient en outre l’autorisation d’exploiter la Source d'Orteig en 1852 (après la Source Vieille et la Source Froide), mais l’établissement afférent ne voit le jour qu’une quinzaine d’années plus tard.

Les visites de l'impératrice Eugénie influent sur le développement urbain et les grands investissements, occasionnant des travaux dans la Maison du Gouvernement en 1855 ou commandant la construction d’un hospice militaire mixte en 1860, dont elle pose la première pierre deux ans plus tard. A l’instar d’autres stations thermales renommées, les Eaux-Bonnes, tenant leur rang prestigieux, participent à l’Exposition universelle de 1878 à Paris. La commune y présente des photographies et des aquarelles, des maquettes de la vallée d’Ossau et du Pic du Midi d’Ossau réalisées par Adrien Baysselance (conservées au casino), et surtout des échantillons d’eaux minérales, pour lesquels elle se voit décerner une médaille d’argent, devant ses rivales des Eaux-Chaudes et de Saint-Christau qui reçoivent une mention honorable. Toutefois, en dépit du franc succès de la station, la ligne de chemin de fer entre Buzy et Laruns relevant de la politique de désenclavement rural amorcée par Napoléon III trente ans plus tôt, n'est mise en service qu'en juillet 1883. Le repas de l'inauguration, en grandes pompes, a lieu à l'Hôtel des Princes. Mais, en raison des difficultés du terrain, jamais la voie ferrée n'a permis de relier directement les Eaux-Bonnes et les ambitieux projets de tramway électrique n'ont pas été concrétisés, ce qui constitue un handicap majeur au regard des villes d'eaux rivales, notamment en Bigorre, toutes desservies par le train.

Au tournant des années 1870, la commune compte environ 700 habitants sédentaires, et 6000 habitants durant les quatre mois de la saison thermale. Elle fait partie des stations les plus huppées et qui drainent le plus de villégiateurs dans les Pyrénées, juste après Luchon, Bagnères-de-Bigorre et Cauterets. Afin d’assumer son statut de ville d’eaux plébiscitée par l’impératrice, la commune investit au-dessus de ses moyens, dans un contexte de croissance économique ne laissant pas présager une crise pourtant proche : ainsi, en 1870, malgré son succès incontestable, elle est déjà endettée d’un million de francs auprès du Crédit Foncier ; et au début des années 1900, la situation d’endettement est déclarée catastrophique.

L'inexorable déclin

Après l'apogée de son activité dans les années 1880, la station des Eaux-Bonnes montre ses premiers signes d’essoufflement dans les années 1890, ce qui se manifeste par la dépréciation de la valeur immobilière et la vente de grands hôtels à moindre coût. Les inventaires de mobilier à la veille de la Grande Guerre mentionnent déjà l’état de vétusté et d’abandon de certains édifices, tels que l’Hôtel de Bernis, tandis que se succèdent les déconvenues comme le procès fleuve intenté par le concessionnaire de l'usine électrique Candau réglé au bout de dix ans - dont cinq ans ayant plongé la ville dans le noir - après intervention du Conseil d’État. En 1910, la précarité de la commune est telle que la mise en ferme de ses établissements thermaux est conditionnée par une caution de 100.000 francs, correspondant à sa dette, que le fermier des eaux doit verser au Crédit Foncier.

Malgré la baisse de la fréquentation, la station est le théâtre des premiers concours à skis en 1907 et 1908, grands évènements mondains dont on diffuse à profusion des cartes postales fantaisistes. La production de ces supports publicitaires, mettant en scène les différents édifices de la station, témoigne d'une activité toujours dynamique durant la Belle époque.

Au cours de la Première Guerre mondiale, l’Hospice Sainte-Eugénie et l’Hôtel de Bernis, à l'abandon et situé en face, sont réquisitionnés pour héberger les blessés, alors que le casino accueille les soldats américains placés sous la protection de la Young Men's Christian Association venus se divertir. Les hôtels de la station, de nouveau réquisitionnés durant la Seconde Guerre mondiale pour les mêmes raisons, accueillent ensuite des centaines de Juifs assignés à résidence et surveillés par une patrouille policière sillonnant la commune quatre fois par jour.

Les Trente Glorieuses, avec le remboursement des cures par la Sécurité sociale, la médicalisation accrue des soins thermaux et, paradoxalement, les doutes qu'ils inspirent, provoquent encore une décroissance générale du thermalisme, en particulier aux Eaux-Bonnes, en le désolidarisant du secteur touristique. Mais la station continue tout de même de vivre de cette activité, grâce notamment à la présence de l’Entraide Sociale, installée dans l’ancien Hôtel de la Paix, et de l’AS PTT qui acquiert l’hospice Sainte-Eugénie. A compter des années 1970, puis 1980, suite au développement de la station de ski de Gourette, la commune tente une opération immobilière d’envergure en acquérant une grande partie des hôtels et pensions de voyageurs délaissés afin d’accroître ses capacités d’accueil et de stimuler les retombées touristiques en pariant sur la diversification des activités thermales et l’ouverture de soins thermoludiques en hiver. Parmi ces hôtels, on compte la Maison Pommé, la Maison Tourné, les maisons Courtade (et Hôtel de la Paix), l’Hôtel des Princes, la Maison Bonnecaze, les maisons Cazaux ou encore l’Hôtel Richelieu, qui représentent des milliers de mètres carrés d’habitation et, donc, de potentiel touristique.

Depuis lors, l’activité thermale s'est maintenue mais sans atteindre le dynamisme et la prospérité escomptée. Dans les années 2010, la station se trouve par conséquent en charge d'un patrimoine bâti considérable au regard de son statut de commune montagnarde et du faible nombre de ses habitants, qui, également, connaît une baisse continue depuis l’après-guerre. Dans ce contexte et dans une démarche volontariste, avec le concours d'autres collectivités, la commune engage une singulière extension baptisée "bulle thermale" pour l'établissement thermal, afin de créer de nouveaux équipements thermoludiques visant à diversifier la clientèle et accroître la saisonnalité.

En ce qui concerne la protection du patrimoine bâti et paysager, le cirque de Gourette et le village thermal font l'objet d'une mesure de site classé depuis respectivement 1937 et 1959.

Étude du patrimoine bâti, mobilier et paysager

Une évolution urbaine fulgurante. Vers le modèle de la cité-jardin

Avantages et inconvénients d'un environnement naturel spectaculaire

Si le patrimoine bâti et paysager des Eaux-Bonnes résulte des diverses phases de développement de la station, il témoigne surtout de volontés politiques et économiques, influencées par le contexte national, ainsi que de la nécessité de pallier de fortes contraintes. Les difficultés d’accès ont constitué l’un de ses handicaps majeurs, malgré les efforts d’aménagement de routes carrossables, en dépit aussi des demandes de la municipalité de bénéficier de l’extension de la voie de chemin de fer jusqu’à la station – de même qu’aux Eaux-Chaudes. La voie ferrée s'arrêtant à Laruns, cela impliquait, en particulier au XIXe siècle, une portion de trajet inconfortable - quoique répondant en un sens aux attentes d'une population en quête de pittoresque romantique. Ce relief accidenté a limité les possibilités d'aménagement d’équipements publics ou d’expansion de la station, qui, dès lors, à la différence de nombreuses autres villes thermales, dispose presque exclusivement de pensions hôtelières avec peu d'espaces constructibles permettant l’édification de villas de villégiature.

Pour ces raisons, la commune fait en sorte, dès le début du Second Empire, de proposer des équipements luxueux et des promenades pittoresques qui apportent une véritable plus-value au séjour thermal. Pour la satisfaction de la clientèle, en particulier des villégiateurs britanniques, un terrain est concédé dès la fin des années 1850 au consistoire d’Orthez afin d’ériger un temple de protestants. La commune entreprend, par ailleurs, l'édification d'un hippodrome à Gère-Bélesten et d'une église remarquable, digne d’un quartier de grande ville, ou encore d’un casino dont le projet est intégré au concours de l’affermage de l’établissement thermal. Quant aux hôtels, ils offrent tout le confort et les prestations habituelles des grands hôtels urbains -restauration, concerts privés, garage et location de voiture à cheval etc.-, à l’Hôtel des Princes notamment, qui se dote rapidement d’un ascenseur, de l’électricité et du téléphone. L’éclairage public électrique, installé dès 1883, est alimenté grâce aux deux usines hydroélectriques implantées au bord du Valentin, faisant des Eaux-Bonnes l'une des premières villes de province à être électrifiée.

Les contraintes constituent aussi des atouts pour la station, car elles garantissent l’accès à un paysage pittoresque plébiscité par les élites en villégiature. Du point de vue urbanistique, le développement des Eaux-Bonnes rompt avec l’organisation urbaine d'Ancien Régime pour générer une nouvelle forme de ville exclusivement réservée aux loisirs. Elle obéit plus précisément au modèle des cités-jardins qui s’étend partout dans le monde occidental et témoigne de la montée des libertés individuelles, des préoccupations hygiénistes et de la naissance d’une société de loisirs. En de moindres proportions que les mégalopoles européennes bien sûr, les caractéristiques de la cité-jardin sont observables aux Eaux-Bonnes : parc paysager occupant une place centrale, aménagements de promenades avec points de vue, concentration des espaces de sociabilités et proximité des lieux de résidence.

Il faut souligner que le processus d’urbanisation a été extrêmement rapide et condensé, puisque l’on passe pratiquement d’un site non bâti à un véritable microcosme urbain en l’espace de seulement trente ans, entre 1830 et 1860. Six grandes phases constituent le développement de la station, depuis les baraques rudimentaires de l'Ancien Régime jusqu'aux constructions modernes.

Étapes de l’urbanisation

1. Embryon de la station, les baraques (avant 1808). Jusqu’à la construction de la route en 1800, le site ne comporte que quelques cabanes rudimentaires, installées de façon très précaire aux abords de la Source Vieille, au pied de la Butte au Trésor. Il s’agissait d’installations habituelles dans les sites thermaux depuis au moins deux siècles, dont on observe des exemples similaires aux Eaux-Chaudes.

2. Constitution du noyau urbain (1809-1846). La première construction durable, en 1809, est la maison du Gouvernement, commandée par Napoléon Ier. A la fin des années 1830, le noyau urbain est développé autour de l’établissement thermal et de la chapelle de Latapie, édifiés à partir de 1837, et de quelques pensions de style vernaculaire destinées à accueillir les curistes. La station, dépendant toujours du village d’Aas, s’organise autour de trois entités fondamentales : les thermes, la chapelle et l’hébergement de voyageurs, c’est-à-dire le soin du corps et de l’âme, ainsi que les commodités logistiques. L’achèvement de l’établissement thermal, qui plus est d’une prestance et d’un caractère officiel remarquables, attire rapidement d'importants flux de visiteurs stimulant les velléités commerciales des notables locaux, qui construisent une série d’hébergements le long de la route arrivant de Laruns, au bord du jardin anglais alors encore traversé par la Sourde à ciel ouvert. Une grande partie des promenades pittoresques sont aménagées durant cette période. Parallèlement une première portion de la Sourde est couverte en amont et aux abords de l'établissement thermal.

3. Extension de l’habitat autour du Jardin Darralde et création de la rue de la Cascade (1853-1860). Au début du Second Empire, la fréquentation, toujours en hausse constante, incite les investisseurs locaux à poursuivre leur programme de construction. Il est néanmoins nécessaire de palier le manque de superficie au sol et d’optimiser les espaces constructibles existants. C’est pourquoi il est nécessaire de poursuivre la canalisation en souterrain du cours de la Sourde, qui passe dès lors sous le Jardin Darralde et ressort à flanc de montagne à l’entrée de l'agglomération. Durant cette période, les aménagements sont parachevés autour du Jardin Darralde, avec la construction successive des immeubles constituant l'ensemble de l'Hôtel des Princes, ainsi que les chalets commerciaux implantés entre le palace et l’entrée de la Promenade Horizontale. De l’autre côté du village, l'ancien chemin vicinal menant au village d’Aas, est progressivement urbanisé et prend le nom de rue de la Cascade.

4. Aménagements et grands programmes urbains (1860-1868). Durant la deuxième moitié du Second Empire, la commune finalise l'aménagement urbain et lance des chantiers coûteux et de grande envergure : reconstruction de l’église, construction de l’hospice Sainte-Eugénie, aménagement de la place de la poste avec la démolition de l’Hôtel Cazères, expropriation de maisons et de terrains pour bâtir les Thermes d’Orteig et la place attenante. Un nouveau plan cadastral est, de ce fait, réalisé en 1866.

5. Grands programmes (1870-1885). Dans les premières années de la Troisième république, la commune poursuit les importants investissements engagés avant la guerre franco-prussienne de 1870 : reprise du chantier de l’église, construction du casino, aménagement de l’hippodrome de Monplaisir.

6. Constructions de villas privées (1885-1930). A compter de 1885, le village thermal atteint sa maturité urbaine. Désormais, du point de vue de la villégiature thermale, seules quelques villas éparses sont édifiées : la Villa Excelsior, construite en 1885 par Émile Doyère pour le négociant bordelais et pyrénéiste Lorenz Preller ; la Villa Meunier, commandée par le docteur Valéry Meunier en 1892, qui consiste plutôt en un remaniement de l’ancienne Maison Lanusse de la rue de la Cascade ; la Villa du Rocher, édifiée en 1894 pour le pharmacien Cazaux en tant qu’hébergement locatif pour les notables ; et plus tard, la Villa Cockade, pour l’écrivain britannique Dornford Yates en 1938. Le développement urbain a été poursuivi après-guerre, sur la Montagne Verte, versant bénéficiant d’une meilleure exposition.

Typologies et esthétiques architecturales propres à l'architecture et l'urbanisme thermal

Une typologie dominée par les équipements touristiques

La destination originelle du site a évidemment conditionné la construction de typologies architecturales propres à une station balnéaire et thermale, avec cette particularité que cette localité est exclusivement dédiée à l'activité thermale et touristique et totalement construite à ces fins. De fait, et au même titre que Bagnères-de-Bigorre, Luchon ou Cauterets, les Eaux-Bonnes ont contribué à la définition de ces architectures novatrices et d’un modèle urbain spécifique associant les fonctions utilitaires, ludiques et sanitaires propre au phénomène général de la villégiature.

Cependant, la commune se distingue par une très faible proportion de demeures de villégiature privées comme on en édifie habituellement à profusion dans les villes balnéaires et thermales. Cela s’explique vraisemblablement par la topographie, qui par ailleurs fait le charme de la station, nichée entre les contreforts de plusieurs monts où les espaces plans exploitables sont rares. Cet état des lieux conduit les bâtisseurs à imaginer des stratégies d’aménagement visant à optimiser les surfaces constructibles et habitables. C’est pourquoi la Sourde est enfouie dans un canal souterrain ; c’est pourquoi, également, la plupart des édifices se déploie en hauteur - souvent sur trois étages minimum.

En ce qui concerne les typologies architecturales, on distingue six grands groupes rassemblant 137 édifices ou équipements :

Type d'équipement

Édifices

Nombre

Pourcentage

Équipements sanitaires

Trois établissements thermaux

Une buvette

Un hospice militaire

Deux pharmacies

Un sanatorium

8

5%

Équipements de loisirs et de tourisme

Un casino

Six promenades aménagées

Un parc

Trente chalets commerciaux

Une galerie commerciale

Un hippodrome

40

29%

Hébergements et restauration

Hôtels

Pensions de voyageurs

Restaurants

70

52%

Demeures de villégiature

Villas

6

4%

Équipements utilitaires

Deux postes

Garage de voitures à cheval

Deux boulangeries

Forge

Abattoir

Deux usines électriques

8

6%

Institutions administratives et religieuses

Hôtel de ville

Église paroissiale

Presbytère de catholiques

Temple de protestants

Presbytère de protestants

5

4%

Typologie des constructions de la station thermale des Eaux-Bonnes

On observe, dans ce corpus, l’absence de résidences destinées à un habitat permanent de personnes sédentaires, à la différente d’autres stations de villégiature. La population locale vit dans la station durant la saison thermale, mais elle est souvent domiciliée dans les localités avoisinantes durant la saison hivernale - en particulier au village d’Aas et à Laruns. Ou bien, lorsqu'elle réside à l'année dans le village des Eaux-Bonnes, ses habitations sont toujours configurées en pensions pour voyageurs. A eux seuls, au sein du patrimoine bâti jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, les équipements exclusivement touristiques, c’est-à-dire destinés aux loisirs, au commerce et aux hébergements, représentent 81% du bâti, ce qui témoigne de la puissance constructive du phénomène thermal entre la Monarchie de Juillet et le Second Empire, une observation qui pourrait être enrichie par une étude statistique portant sur les superficies.

La distribution: rationaliser de faibles surfaces constructibles et habitables

Découlant de leur typologie spécifique et des contraintes topographiques, la distribution des édifices des Eaux-Bonnes relève souvent d'un même type de plan qui cherche à optimiser les surfaces constructives disponibles. Les moindres espaces sont exploités, constituant parfois des salles asymétriques en raison de la proximité du relief montagneux, comme c'est le cas, par exemple, des chambres de la travée de droite de l'Hôtel Richelieu. Néanmoins, ces dispositions, visibles à l'arrière des immeubles, sont imperceptibles depuis la voie publique, car les maîtres d’œuvre font en sorte de respecter scrupuleusement le plan d'alignement. D'ailleurs, les élévations, ordonnancées selon les doctrines académiques, rendent lisibles l'organisation par niveau mais pas forcément la distribution et les fonctions des espaces intérieurs, hormis dans le cas des combles qui se singularisent toujours du reste de la façade.

En ce qui concerne les bâtiments dédiés à l'hébergement de voyageurs, majoritaires dans le patrimoine bâti de la station, ils sont organisés sur plusieurs niveaux, souvent avec un rez-de-chaussée ou un rez-de-chaussée surélevé constitué des espaces communs -réception, salons, salle de restauration-, puis des suites réparties de part et d'autre de grandes galeries dans les étages. Comme on l'observe dans l'architecture urbaine du XIXe siècle, la hiérarchie sociale se lit dans la répartition verticale de l'édifice : les premiers étages, nobles, sont destinés aux classes aisées, tandis que les niveaux sous combles abritent des séries de chambres exiguës, mal éclairées et au confort sommaire, dédiées au personnel. Les édifices dotés de soubassement relèguent toujours en sous-sol les espaces techniques, comme les réserves, voire, pour les plus grands, les cuisines. Le cas échéant, ces espaces sont installés au rez-de-chaussée ou dans les combles.

Les établissements sanitaires - thermes, hospice, sanatorium - obéissent à la même contrainte d'occuper des surfaces constructibles restreints tout en conciliant des nécessités incompressibles relatives à l'afflux des usagers qui se pressent en ces centres névralgiques de l'activité médicale. Selon des proportions variables, tous se composent d'un vestibule, d'espaces intérieurs de déambulation et de cabines de soins en série. Le grand établissement thermal et l'Hospice Sainte-Eugénie, de par leurs plus grandes dimensions, étaient en outre dotés de logements de fonction situés à l'étage. En raison de sa vocation de soin et d'hébergement, l'hospice abritait, par essence, des séries de chambres particulières au premier étage.

Les constructions publiques, qu'il s'agisse des édifices sanitaires ou à vocation de loisirs, sont souvent agrémentées de galeries déambulatoires couvertes, notamment au casino, à l'hospice Sainte-Eugénie ou à l'établissement thermal, ce qui met en exergue l'importance fondamentale de la promenade, de l'air et de la lumière dans les théories hygiénistes du XIXe siècle, mais aussi l'hybridité de ces espaces devenus tout à la fois lieux de convalescence et de sociabilités mondaines. Le casino concilie, quant à lui, les prérogatives de l'architecture de spectacle et de loisirs avec les contraintes de son implantation en une ville de passage éloignée des centres urbains, si bien que ses deux premiers niveaux sont dédiés aux salles de jeux et de spectacles alors que, comme dans les hôtels de la station et l'architecture haussmannienne de façon générale, ses combles accueillent les chambres du personnel et des artistes -comédiens et musiciens- en itinérance.

Les édifices religieux, que ce soit l'église ou le temple, obéissent, pour leur part, aux modèles officiels de l'architecture sacrée, particulièrement celle édictée par la commission des édifices diocésains qui prône une esthétique et une organisation rationaliste d'inspiration néo-médiévale.

La prédominance des styles officiels

La typologie architecturale, et partant la fonction de l'édifice, conditionne les partis pris esthétiques, surtout au XIXe siècle où l'architecture est très normalisée. La commune des Eaux-Bonnes est particulièrement marquée par l'influence des modèles nationaux, laissant peu de place aux modèles vernaculaires ossalois ou plus largement pyrénéens.

Le néoclassicisme, entre imaginaire du culte des eaux antique et construction officielle

Les constructions relevant des commandes publiques adoptent sans surprise le style officiel. Ainsi lorsqu’il s’agit de bâtiments civils, on opte pour le style académique, inspiré de l’antiquité gréco-romaine, c’est-à-dire un parti donnant lieu à des édifices à la fois peu originaux, parfois austères, mais épurés, élégants et majestueux. L’établissement thermal constitue un exemple typique de l’architecture des bains, qu’on associe alors à l'imaginaire du culte des eaux antique, mais aussi de l’architecture officielle de la Restauration et de la Monarchie de Juillet. La plupart des établissements thermaux des Pyrénées occidentales et centrales édifiés à la même époque le sont dans ce même style néoclassique. D’ailleurs, la chapelle conçue concomitamment relevait également du même parti esthétique et faisait ainsi office de signal en raison de sa visibilité depuis la voie d’accès, palliant la position latérale de la façade principale des thermes.

La décoration des édifices thermaux des Eaux-Bonnes pouvait différer, du moins partiellement, du parti néoclassique. Les verrières des portes, notamment dans le vestibule d’entrée, appartenaient au style néogothique, avec leurs motifs géométriques et leurs médaillons pittoresques à l’effigie de figures locales - comme le guide Pierre Lanusse, par exemple. Ces apports décoratifs ne sont probablement pas originels, mais proviennent des travaux de remaniement et d’agrandissement menés dans les années 1850.

Quoique plus tardifs, les Bains ordinaires, reconvertis en école communale en 1926, adoptent ce style néoclassique qui correspond encore à l’imaginaire du mythe des eaux thermales à l’époque de leur construction sous le Second Empire. Les Thermes d’Orteig relevaient vraisemblablement de ce parti pris même s’il n’en subsiste aucun document iconographique.

L’Hospice Sainte-Eugénie, désormais connu sous le nom de Relais d’Ossau, puise aussi dans l'esthétique néoclassique, à la fois parce qu’il s’agit d’architecture officielle, mais aussi parce qu’il relève de l’architecture hospitalière et sanitaire courante durant la seconde moitié du XIXe siècle. L’architecture néoclassique était en effet particulièrement bien adaptée aux contraintes et aux nécessités de l’activité médicale, ce qui vaut également pour les édifices thermaux précités. De fait, les théories hygiénistes plaçaient la lumière et l’air au cœur de l’atmosphère sanitaire, ce à quoi s’ajoutait idéalement une importante présence du carrelage, matériau hygiénique par excellence car aisément nettoyable. Le néoclassique, avec ses larges ouvertures vitrées en plein cintre, permettait une pénétration optimale de la lumière, de même que les galeries couvertes permettaient aux malades une prise d’air de proximité.

Le style néoclassique en vogue à cette époque est, par ailleurs, plébiscité aux Eaux-Bonnes pour les premières constructions d’hôtels et de pensions des années 1830 à 1845, en cohérence avec les édifices thermaux avec lesquels ils s'harmonisent.

Le néogothique, sous-représenté dans une ville de villégiature

A la différence d’autres stations thermales où ce style est fréquent, trois édifices seulement relèvent du style néogothique. C’est le parti choisi pour l’église, puisqu’il s’agit du style officiel de l’architecture sacrée, plébiscité par la commission des édifices diocésains qui contrôle et assure les travaux du patrimoine ecclésiastique. Gustave Lévy met en application presque scolairement les principes rationalistes prônés par Viollet-le-Duc, théoricien et chef de file du mouvement néogothique en France. Celui-ci milite notamment pour le fonctionnalisme, c’est-à-dire pour que chaque élément architectural joue un rôle dans le système constructif et que la forme découle des nécessités de la fonction -par exemple si l’on souhaite un escalier à vis, on l’insère dans une tour ronde. L’interdépendance entre architecture et décoration représente un autre principe gothique fondamental observé dans la construction de l'église : le mobilier et l'ornementation, notamment la peinture murale, s’adaptent à la structure et la valorisent, visant à composer un grand ensemble unitaire et homogène. C’est pourquoi le mobilier originel, entièrement conçu en même temps que l’édifice, relève du même style néogothique -si l'on excepte les décors Art Déco du chœur.

Le temple de protestants relève également d'une inspiration néomédiévale, mais les références se teintent ici également d'influence romane. Se conformant aux constructions habituelles du protestantisme au XIXe siècle, l'édifice privilégie un parti plus épuré et austère que le luxuriant néogothique catholique et correspond ainsi davantage aux prérogatives de l'Église réformée.

Deux édifices privés, en l’occurrence la Villa du Rocher et la partie haute de la Villa Meunier, s’inspirent de l’époque médiévale, mais pour des raisons différentes. Le néogothique était en effet particulièrement apprécié dans l’architecture de villégiature domestique, car il stimulait un imaginaire invitant à l’évasion au contact des éléments naturels, qu’il s’agisse de la mer ou de la montagne. En architecture domestique, il n’avait donc rien d’officiel et, même, il pouvait souvent viser à réfuter le style académique classique. Cependant, contrairement à d’autres demeures édifiées ailleurs constituant de véritables manifestes anti-académiques, aux Eaux-Bonnes, l’inspiration gothique dans le privé résulte davantage d'une quête de fantaisie éclectique et de post-romantisme que de la revendication politique et contre-révolutionnaire qui se manifeste souvent dans les courants légitimistes ou orléanistes et dans les terres traditionnellement royalistes. Ce constat est confirmé par le cas de la Villa Meunier, dont le remaniement ne porte pas sur la structure, mais consiste surtout en l’apport d'une tourelle conférant à l'édifice, en apparence plutôt que de façon empirique, l'esthétique médiévale.

En ce qui concerne la Villa du Rocher, Pierre Gabarret inscrit davantage sa démarche dans la méthode rationaliste gothique, notamment en adaptant la construction au relief (les fameux rochers), et en concevant un plan asymétrique correspondant aux divers espaces de l’habitation, ce qui conditionne ensuite des élévations également asymétriques et plus complexes avec notamment une tour devenue emblématique.

L'haussmannisme singulier des Eaux-Bonnes : une urbanisation rurale

Le parti pris esthétique majeur observable aux Eaux-Bonnes est incontestablement celui des constructions urbaines qui se développent partout en Europe dès la première moitié du XIXe siècle et qui sera finalement réapproprié et popularisé à Paris par le baron Haussmann, préfet de la Seine, et son équipe. C’est précisément l’écrasante domination de ce style qui produit l’étonnante homogénéité – et donc l’intérêt remarquable - de l’architecture urbaine des Eaux-Bonnes. C’est pourquoi la détérioration ou la disparition d’un édifice nuisent à l’ensemble de ce patrimoine. Ces constructions relèvent généralement de l’immeuble de rapport ou immeuble à logements, qui se déploie à profusion dans les grandes villes afin de pallier la crise du logement. En ce qui concerne l’insertion urbaine, la disposition des édifices obéit scrupuleusement au plan d’alignement élaboré dans les années 1840 et mis à jour en 1866.

Du point de vue esthétique, la sobriété des édifices les inscrit dans le courant des premières constructions de l'haussmannisation caractérisées par leur austérité. Les façades sur rue, destinées au regard et revêtant une fonction d’apparat, sont particulièrement soignées. S’élevant comme des immeubles citadins sur plusieurs étages, elles puisent généralement dans le style académique classique répandu dans les grands centres urbains, notamment pour ce qui concerne le dessin des élévations, la distribution mais aussi la modénature et les chaînages d'angle en pierre apparente. Certaines façades reprennent même des citations du néoclassicisme typique des villes d’eaux de la première moitié du XIXe siècle, dialoguant ainsi avec l’architecture des bains. En revanche, les élévations secondaires, sur montagne ou sur cour, expriment essentiellement des caractéristiques distributives et des fonctions architectoniques, ce qu'illustrent de façon emblématique les façades suspendues au-dessus du Valentin.

Ces immeubles se caractérisent également par des influences vernaculaires, généralement discrètes mais omniprésentes. Les procédés constructifs témoignent en effet des techniques locales, avec souvent des moellons recouverts d’enduit. Les matériaux sont puisés dans l’environnement immédiat, d’où la domination de la pierre d’Arudy ou de Louvie, mais aussi des bois de sapin, de hêtre et de chêne pour la charpenterie, ou encore des ardoises extraites des carrières ossaloises, voire eauxbonnaises. La plupart des toitures sont couvertes de ce matériau exploité et utilisé dans les Pyrénées et sont agrémentées des lucarnes en chien-assis, caractéristiques de l’architecture des Pyrénées centrales.

L'éclectisme et le pittoresque

Les exemples de l’éclectisme en vogue sous le Second Empire et la Troisième république, particulièrement dans les stations de villégiature, sont étonnamment rares dans un site aussi pittoresque, mais ils sont remarquables. Dans l’ordre chronologique, les chalets commerciaux édifiés entre l'Hôtel des Princes et la Promenade Horizontale dans les années 1870 s’inspiraient des chalets en bois helvétiques, un modèle particulièrement en vogue et usité dans les aménagements paysagers de l'époque. Dans le même ordre d’idée, les promenades, telles la Promenade Horizontale et la Butte au Trésor, sont ponctuées de kiosques faisant référence aux fabriques des jardins pittoresques anglais de la seconde moitié du XVIIIe siècle et des parcs urbains du XIXe siècle.

La Villa Bellevue, la Source froide et la Villa de l’Électricité s’apparentent également à cette inspiration du chalet suisse, ce dont témoignent notamment les lambrequins à motifs géométriques de leurs avant-toits. Mais l’ensemble éclectique par excellence aux Eaux-Bonnes demeure le casino. L’annonce de la mise au concours d’architecte indiquait très précisément que la commune était demandeuse d'un style original qui contraste avec l’uniformité et l’austérité des façades académiques : « Le style des maisons de la ville étant très uniforme, il serait à désirer que celui de cette construction s’écartât de cette trop grande régularité ». L’édifice mêle les influences médiévales, classiques, orientales et vernaculaires, avec notamment ses murs de parement en brique à motifs géométriques reproduisant des citations de l’architecture mauresque, ou bien ses médaillons ou ses fenêtres à vitraux néogothiques. L’ancien théâtre, aujourd’hui occulté par la salle de cinéma des années 1970, comprenait une scène installée dans une abside avec voûte en cul-de-four néo-romane et colonnes à l’antique et des balcons néogothiques.

Les bâtisseurs des Eaux-Bonnes

Cette étude a permis de faire émerger les réseaux à l’origine de la construction des Eaux-Bonnes, en particulier les grandes figures sur lesquelles reposent ce fulgurant développement urbain, qu'il s'agisse de la maîtrise d'ouvrage ou de la maîtrise d’œuvre. Cette urbanisation implique aussi bien des initiatives individuelles, privées, que la volonté publique, toutes partageant un objectif commun et se retrouvant dans l'élaboration d'un véritable projet de développement collectif.

Les commanditaires

Monarques et volontés impériales

A l'origine du processus de création urbaine des Eaux-Bonnes se trouve les souverains navarrais et français qui, sous l'Ancien Régime, en fréquentant le site et en le choisissant comme lieu de convalescence militaire, suscitèrent l'intérêt pour ce lieu et favorisèrent son exploitation, comme ce fut le cas aux Eaux-Chaudes. Dans cet ordre d'idées, l'impulsion de Napoléon Ier s'avère décisive pour la création de la station en tant qu'entité officielle grâce aux décrets promulgués à partir de 1800 visant au développement du soin thermal, et en particulier celui de 1808 enjoignant la construction de deux édifices pérennes destinés à l'accueil des malades civils et militaires - la maison du Gouvernement bâtie d'emblée et l'hospice militaire construit cinquante ans plus tard.

Quand bien même l'essor de la station démarre sous la Monarchie de Juillet avec la construction de l'établissement thermal de Latapie, le rôle de l'Impératrice Eugénie s'avère primordial dans le succès des Eaux-Bonnes en termes d'image et de publicité à partir du Second Empire. Son affection pour la station génère une dynamique de grands investissements, à commencer par le remaniement de la maison du Gouvernement, afin de l'accueillir en 1855, et la construction de l'Hospice Sainte-Eugénie dont elle est elle-même commanditaire en 1860. L'intérêt porté par l'impératrice entraîne dans son sillage celui des édiles et de la fabrique qui, dans le même temps, pour se montrer à la mesure de l'attachement impérial, projettent, au lendemain de sa venue, la construction des établissements d'Orteig et la reconstruction de l'église.

Autorités publiques

Les pouvoirs publics jouent un rôle fondamental dans le développement de la station, en assumant, dès le Consulat, la réalisation des équipements répondant à la fois à la règlementation thermale nouvelle et aux besoins de la société contemporaine. L'attention portée dès les années 1840 par les élites intellectuelles et artistiques, puis au début du Second Empire par l'impératrice, conduit à une dynamique d'aménagement volontaire et intense - mais aussi, parfois, démesurée au regard des moyens d'une petite commune montagnarde. Ainsi le conseil municipal, soucieux de tenir le rang prestigieux octroyé à la station, s'engage-t-il dans des projets pouvant dépasser ses capacités financières, comme la reconstruction de l'église, nécessitant un emprunt d'un million de francs en 1869, ou la construction du casino qui, faute de subsides, est insérée dans le cahier des charges de la concession des thermes pour la somme, largement sous-estimée, de 200.000 francs.

Ceci étant, la commune a réussi à surmonter ces difficultés et, en l'espace d'une cinquantaine d'années, à générer un patrimoine bâti remarquable et cohérent autour de l'établissement thermal, de l'église, du casino et du Jardin Darralde. Parmi les maires qui ont endossé ces lourdes responsabilités, figurent souvent les mêmes familles, ayant également des intérêts privés en tant que propriétaires de logements touristiques, comme Taverne dans les années 1850 ou Abbadie-Tourné à la fin du XIXe siècle.

Les membres du conseil municipal étaient aussi souvent engagés dans le conseil de la fabrique, instance qui assurait la gestion du patrimoine diocésain à l'échelle locale. Par conséquent, les mêmes personnes se retrouvent impliquées dans la reconstruction de l'église, dont les noms, à savoir Lagouarre, Marianne, Bernis ou Sens-Carrère, apparaissent sur la plaque de la bénédiction apposée en 1885 et dans le décor polychrome du chœur.

Notables locaux

De façon plus générale, les membres du conseil municipal et de la fabrique de cette modeste commune sont souvent issus de la notabilité locale, qui exerce des activités commerciales et a les moyens d'investir, ce qui peut impliquer parfois des conflits d'intérêt. Ces notables, souvent membres actifs de la communauté à titre privé et public, sont les promoteurs du formidables essor de la station.

Toutefois, l'élite de la population locale n'est pas systématiquement impliquée dans les instances publiques ; elle compte des entrepreneurs, comme les familles Courtade et Courrèges, propriétaires de plusieurs hôtels et directement impliqués dans les chantiers communaux, ainsi que des exploitants hôteliers comme Marianne ou Lagouarre, des propriétaires rentiers, à l'instar de Taverne et son prestigieux Hôtel de France, de Murret-Labarthe, à l'origine de la construction de l'Hôtel des Princes, ou encore des familles Bonnecaze et Bernis, en possession de nombreuses pensions de voyageurs ou d'hôtels.

Les pharmaciens et les médecins thermaux sont également des acteurs essentiels du développement de la station, en témoigne la famille Cazaux, notamment le renommé pharmacien Édouard Cazaux, à la tête d'un patrimoine conséquent d'une dizaine d'édifices d'envergure au sein du seul village thermal. Ce sont eux qui édifient la Villa du Rocher à des fins locatives. De même, c'est le médecin Valéry Meunier qui offre à sa villa sa physionomie pittoresque définitive. Le pharmacien Tourné, quant à lui, possédait une maison constituant l'une des plus anciennes pensions de la station, imposante bâtisse située en face de l'établissement thermal.

Mécènes et bienfaiteurs

A l'instar de nombreuses stations de villégiature, les Eaux-Bonnes ont bénéficié des bonnes œuvres et de la bienveillance de sa population dite "étrangère". Dès les années 1840, la Promenade Horizontale est aménagée suite à un appel à souscription et grâce au concours du comte de Kergorlay, d'Adolphe Moreau, d'Alexandre de Ville et du comte Dulong de Rosnay, bienfaiteurs auxquels une plaque est dédiée au départ du chemin. Ainsi, les promenades, qui participent fondamentalement aux embellissements de la station, sont souvent dues à des mécènes dont elles portent les noms, comme les promenades d'Auribeau, Gramont, Eynard, Jacqueminot ou la Promenade de l'Impératrice.

D'autres figures internationales se distinguent particulièrement dans la constitution du patrimoine singulier des Eaux-Bonnes, en particulier plusieurs générations de la famille Moreau-Nélaton et Michel Stourdza, ancien prince régnant de Moldavie. Concernant les premiers, le père, Adolphe Moreau, en plus de financer la Promenade Horizontale, offre une pompe à incendie, une horloge et trois tableaux pour l'église dont La Vierge consolatrice des affligés, copie d'une toile conservé à l'église Saint-Denis-du-Saint-Sacrement à Paris, et une réplique de La Visitation de Raphaël conservée au Louvre. Son épouse, suite à une guérison, fit don, quant à elle, de précieux objets liturgiques, en l'occurrence un calice en argent, six chandeliers et une sculpture de la Vierge en argent acquise à l'époque pour la modique somme de 6.000 francs. Sa belle-fille, Camille, peintre et épouse du conseiller d'état Adolphe Moreau fils, offrit plus tard une sculpture en bois de la Vierge de l'Ave Maria, toujours exposée sur l'autel Notre-Dame-du-Mont-Carmel. Quant à son petit-fils, le peintre Étienne Moreau-Nélaton, il offrit l'autel Saint-Étienne, présenté dans le bas-côté de droite de l'église. Cette famille de collectionneurs d'art était particulièrement renommée : Adolphe était un passionné et mécène de l’œuvre d'Eugène Delacroix tandis qu’Étienne, élu membre de l'Académie des sciences, effectua d'importantes donations des collections familiales, comprenant notamment un ensemble inédit de quarante toiles de Camille Corot, à l'attention de l’État français, dont une partie est conservée au Louvre.

En ce qui concerne Michel Stourdza, et sa seconde épouse, Smaragda Stourdza née Vogoridès, ils financèrent quant à eux les trois vitraux du chœur de l'église réalisés par le maître verrier clermontois Louis Chastain. Avec son épouse, l'ancien "prince régnant" de Moldavie, considéré plutôt comme un despote éclairé que comme un humaniste, fréquentait régulièrement les Eaux-Bonnes, en particulier dans les années 1870 où son nom est fréquemment cité dans les listes d'étrangers publiées dans la presse. L'immense fortune amassée avant sa déchéance suite à l'action révolutionnaire de 1848 lui permit de vivre confortablement et de financer de bonnes œuvres jusqu'à son décès en 1884, quelques mois après son don en faveur de la commune des Eaux-Bonnes. Compte-tenu de la situation financière de la municipalité, lourdement endettée notamment par la reconstruction de l'église, cette contribution, de même que celles de la famille Moreau-Nélaton, était à la fois bienvenue et propice à l'image de marque défendue par la station.

Les guides

Parmi les bâtisseurs des Eaux-Bonnes se distinguent également les guides pyrénéistes qui, en plus de leur activité d'accompagnement touristique, investissent dans la pierre en édifiant parfois plusieurs pensions. Ainsi ces personnages, souvent charismatiques et représentés dans les cartes postales voire des tableaux de l'époque, sont-ils à l'origine de l'aménagement de la rue de la Cascade, où ils établissent leur résidence associée à des pensions de voyageurs, le long de cet ancien chemin vicinal menant à Aas et intégré au plan d'alignement communal dans les années 1850. Pierre Lanusse fait construire, en plus de la maison éponyme, la Villa Bellevue ; le guide Maucor fait édifier la première habitation de guide au-dessus de la Cascade du Valentin ; et l'on peut également citer Sacaze, Orteig, Carrère ou encore Esterlé, qui tous possédèrent des pensions de voyageurs dans cette rue.

La maîtrise d’œuvre

Le réseau des maîtres d’œuvre illustre le fonctionnement spécifique du secteur du bâtiment dans le contexte des villes de villégiature. Compte-tenu de l’importance des stations thermales à l’échelle nationale, les constructions d’équipements sont contingentées par des procédures officielles. L’exécution des travaux nécessite cependant de faire appel à des entrepreneurs et des artisans locaux. Les fournitures du gros œuvre proviennent généralement d’un périmètre de proximité, ce qui n’empêche pas de faire appel à des fournisseurs plus éloignés lorsque la qualité des matériaux le nécessite, par exemple, dans le cas des marbres d’Italie pour les vasques des établissements thermaux ou de la pierre d'Angoulême pour la cheminée et les galeries couvertes du casino.

Maîtres d’œuvre nationaux : architectes départementaux et ingénieurs des Mines

Aux Eaux-Bonnes, les maîtres d’œuvre affectés aux travaux du domaine public sont généralement des architectes départementaux, attachés au conseil général et placés sous l’autorité du préfet. Ils sont issus d’une formation académique à l’École des Beaux-arts, et donc promoteurs des doctrines de l’architecture d’inspiration classique. Ils interviennent généralement dans les autres stations du département ou, en fonction de leurs nominations successives, dans les départements limitrophes.

Jean Latapie est le premier architecte officiel affecté aux Eaux-Bonnes qui réalise la pièce centrale du développement de la station, l’établissement thermal. Il est aussi l’auteur de celui des Eaux-Chaudes.

Gustave Lévy a présidé les travaux des Eaux-Bonnes entre les années 1850 et le début des années 1870. Architecte le plus productif pour la station, il réalise l’agrandissement de l’établissement thermal, le pavillon de la Source Froide, l’Hospice Sainte-Eugénie, les Thermes d’Orteig, les bains ordinaires ou encore le projet de reconstruction de l’église. C’est aussi lui qui conçoit le projet du temple, et il fait partie de la commission examinant les candidatures du concours du casino.

Pierre Gabarret prend la suite de Gustave Lévy au début des années 1870, en s'attelant à la direction des travaux de l’église, aux améliorations des établissements thermaux et de la maison du Gouvernement, et à la conception des aménagements du musée Gaston-Sacaze. Il assure en outre le contrôle du chantier du casino.

A partir de l’entre-deux-guerres, c’est l’architecte départemental Jules Noutary qui assure la supervision de nombreux travaux d’entretien des édifices publics, en particulier le casino, l’établissement thermal ou le kiosque à musique du Jardin Darralde.

Les nécessités techniques et les contraintes environnementales impliquent, par ailleurs, l’intervention d’ingénieurs, souvent issus de l’École des Mines. Par exemple le dénommé Cailloux qui conçoit le premier établissement thermal, remanié par Latapie puis Lévy, ou encore Jules François, en charge du captage des eaux de la source d’Orteig. Jules Turon, quant à lui, conçoit les aménagements de plusieurs promenades.

Architectes privés

Les stations de villégiature, balnéaires ou thermales, constituent un terrain privilégié pour la commande privée. Aux Eaux-Bonnes, étant donné la configuration du site, les cabinets d’architecte sont rares à être intervenus, à la différence d’autres stations où se rencontrent des réseaux d’architectes régionaux et nationaux.

Alexis Paccard, issu de l’École des Beaux-arts, est ainsi mandaté pour les travaux de la maison du Gouvernement entre 1853 et 1855 en vue de la visite de l’impératrice Eugénie.

L’auteur du casino, Henri Geisse, également formé à l’École des Beaux-arts, intervient régulièrement dans la région, en particulier à Pau où il réalise le Parc Beaumont et où il propose un projet (non réalisé) d’aménagement du prolongement de la place Royale.

La Villa Excelsior, réalisée en 1885, est due à Émile Doyère, qui, après ce chantier, part faire une illustre carrière au Chili, où il est certainement plus connu qu’en France. Il est l’auteur d’autres chantiers dans le département, notamment à Salies-de-Béarn.

Jules Noutary, quoique architecte départemental, intervient aussi dans le domaine privé. Il est responsable des remaniements de la Villa d’Excelsior et de la Villa Meunier. Cet architecte palois fort renommé intervient alors principalement dans les Basses-Pyrénées et les Hautes-Pyrénées. Il est impliqué dans le remaniement de la maison du Gouvernement, mais c’est le cabinet d’Olivier Bacqué, dont la signature figure sous une fenêtre de la façade principale, qui intervient de façon décisive sur ce chantier de reconstruction.

Entrepreneurs et artisans locaux

La plupart du temps, les projets d'envergure sont élaborés par les architectes, puis ils sont exécutés par des entrepreneurs locaux. Ces derniers sont fréquemment en conflit avec les architectes départementaux dont ils dépendent, ou avec la commune qui a souvent du mal à honorer les paiements. Nombre d’entre eux élaborent eux-mêmes des projets d’architecture, en particulier pour les immeubles de rapport qui fleurissent au sein de la station. C’est pourquoi, pour ce type de construction, il est souvent difficile de retrouver précisément le nom de l’auteur.

Parmi ces entrepreneurs, les familles Courrèges ou Courtade ont vraisemblablement exécuté les travaux de la plupart des constructions du village thermal et possèdent aussi un parc immobilier important. La fourniture de pierre, principalement effectuée au niveau local, implique régulièrement la marbrerie Battault, installée près du pont d'Aas, et le carrier Jacques Laplace établi à Arudy, qui tous deux approvisionnent la plupart des chantiers de la station. En ce qui concerne le casino, la marbrerie Dussert et Labal, à Bagnères-de-Bigorre, fournit le dallage, tandis que la marbrerie de Campan assure l'approvisionnement en matériaux pour huit cheminées en marbre. L'escalier en bois de l'hôtel des Princes est quant à lui exécuté par le sculpteur R. Castaing installé à Pau, comme l'indique sa signature.

Manufactures et artisans nationaux et internationaux

Le recours aux manufactures et artisans nationaux et internationaux, moins fréquent, se manifeste dans les cas de savoir-faire spécifiques ou de matériaux indisponibles à l'échelle locale, ce qui concerne avant tout le chantier de l'église où interviennent le fondeur de cloches Ursulin Dencausse, installé à Tarbes mais demandé partout en France, les maîtres verriers Louis Chastain, de Clermont-Ferrand, et Dagrand, de Bordeaux, ou encore l'architecte Loupot, qui conçoit le maître-autel, et le célèbre céramiste Cazaux établi à Biarritz durant l'entre-deux-guerres. Le chantier de l'église nécessite également l'intervention du sculpteur barcelonais Pau Rodo installé à Cauterets, qui exécuta les bas-reliefs du maître-autel. En ce qui concerne l'établissement thermal, les vitraux du vestibule ont été réalisé par le maître verrier Pingret, établi à Tours, à la fin du XIXe siècle. Enfin, les colonnades de la galerie couverte et la cheminée de la salle de bal du casino ont nécessité l'emploi de la pierre d'Angoulême, connue pour sa grande malléabilité et sa teinte blanche immaculée extrêmement esthétique.

En définitive, l'intervention de manufactures et d'artisans nationaux et internationaux s'avérant très ponctuelle, la station des Eaux-Bonnes doit essentiellement la constitution de son patrimoine à ses entrepreneurs locaux et aux directives nationales, relayées par le biais des architectes départementaux.

Dénominations station thermale
Aire d'étude et canton Pyrénées-Atlantiques
Adresse Commune : Eaux-Bonnes

Historique

La Source Vieille des Eaux-Bonnes aurait été fréquentée dès le Moyen Age, en particulier par Talèse d'Aragon, épouse de Gaston IV de Béarn au XIIe siècle, puis au XIVe siècle par Gaston Fébus, qui y aurait installé un rendez-vous de chasse, plus tard par Jean III de Navarre, sire d’Albret (1469-1516), et son fils Henri II de Navarre. Durant le règne de François Ier, les eaux étant réputées cicatrisantes, les blessés navarrais des guerres d’Italie, notamment de la bataille de Pavie en 1525, viennent y soigner leurs plaies occasionnées par les tirs d’arquebuses. Ce type de soin, également pratiqué dans d'autres sites pyrénéens, fera d’ailleurs émerger le nom « d’eaux d’arquebusades » et de « Aigas Bonas » - littéralement, "Eaux Bonnes". La fréquentation spécifique des Eaux-Bonnes dans ce contexte est vraisemblablement due à l’influence des maisons de Foix-Béarn et de Navarre, qui semblent s’y rendre régulièrement.

A la fin du XVIIIe siècle, les propriétés des eaux des Eaux-Bonnes, de même que celles des stations avoisinantes -Eaux-Chaudes, Barèges, Cauterets, entre autres-, sont publiées et vantées par Théophile de Bordeu, médecin considéré comme un père fondateur du thermalisme pyrénéen, qui les recommande pour les traitements des maladies de poitrine.

L’urbanisation réelle du site ne débute pourtant que sous le Premier Empire suite aux visites de Napoléon Ier dans les Pyrénées, qui préconise une route carrossable en 1800 et la construction de deux établissements destinés à l'accueil des malades civils et militaires en 1808. Il faut toutefois attendre la fin de la Restauration pour qu’un véritable établissement thermal voie le jour, tout d’abord d’après les plans de l’ingénieur Cailloux en 1828, puis entre 1837 et 1840, d’après le projet de remaniement de Jean Latapie, architecte départemental qui intervient également aux Eaux-Chaudes.

Depuis les années 1840, où la pratique balnéaire émerge partout en Europe, les figures influentes de la société internationale, ainsi que les artistes et la haute-bourgeoisie s’y pressent, ce dont attestent les listes d’étrangers soigneusement compilées et régulièrement publiées dans la presse. La station, qui se trouve sur la Route Thermale n°3 reliant les villes d'eaux du Béarn à Cauterets par le col de l'Aubisque, devient un motif récurrent dans l’iconographie et la littérature sur le massif pyrénéen. Sous le Second Empire, la station continue de se développer avec de nombreuses constructions et des aménagements paysagers, mais cet urbanisme ne se destine qu’à la patientèle et clientèle thermale. La station est donc un lieu de vie dépendant exclusivement de la saisonnalité et n’est pas du tout envisagée, dès l'origine, comme un lieu de résidence permanente.

L’âge d’or des Eaux-Bonnes a lieu sous le Second Empire et la Troisième République, sans doute sur l'impulsion de l'impératrice Eugénie qui affectionne tout particulièrement la station et s'y rend à plusieurs reprises, notamment en 1855 où elle séjourne à la Maison du Gouvernement, puis en 1862, où elle descend à l'Hôtel de la Poste. Outre sa vocation thérapeutique, la station se mue ainsi en un centre de mondanités et de sociabilités où les animations battent leur plein de mai à septembre. C'est durant cette période de faste et de forte fréquentation que la station devient commune des Eaux-Bonnes, englobant le village d’Aas, en 1861, et qu'elle engage d'importants travaux d'embellissement et d'aménagement.

Au sommet de sa gloire, la station est présente à l'Exposition universelle de 1878 où elle se voit décerner une médaille d'argent pour la qualité de ses eaux minérales. Grâce à des aménagements hydrauliques, la station bénéficie précocement de l'éclairage électrique, dès les années 1880. En dépit d'une grande affluence saisonnière, la ligne de chemin de fer entre Buzy et Laruns, relevant de la politique de désenclavement rural amorcée par Napoléon III trente ans plus tôt, n'est mise en service qu'en juillet 1883. Mais, en raison des difficultés du terrain, jamais la voie ferrée n'a atteint directement les Eaux-Bonnes et les ambitieux projets de tramway électrique n'ont pas été concrétisés, ce qui constitue alors un handicap au regard des villes d'eaux rivales, notamment en Bigorre, toutes desservies par le train.

Le déclin de la station amorcé dans les années 1890 se manifeste par un endettement jugé catastrophique avant la Grande Guerre. Durant le premier conflit mondial, plusieurs établissements, dont l'Hospice Sainte-Eugénie et le casino, sont réquisitionnés afin d'accueillir les blessés. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les hôtels sont de nouveau réquisitionnés pour héberger les blessés mais aussi les Juifs assignés à résidence.

Durant les Trente Glorieuses, bien que la fréquentation continue de décroître, l'activité thermale perdure grâce à la présence de l'Entraide Sociale, installée dans l'ancien Hôtel de la Paix, et de l'AS PTT qui acquiert l'Hospice Sainte-Eugénie. La commune décide, dans les années 1970, d'acquérir les grands hôtels ou anciennes vastes pensions de voyageurs laissés à l'abandon afin d'accroître son parc immobilier et de développer l'activité touristique en lien avec la station de ski de Gourette, créée sur son territoire. Dans les années 2010, la municipalité engage l'extension de l'établissement thermal, baptisée la "Bulle thermale", dans le but de compléter l'offre de la station par le développement d'activités thermoludiques.

Évolution urbaine

Le processus d’urbanisation a été extrêmement rapide et condensé, puisque l’on passe d’un site nu, non bâti, à un véritable microcosme urbain en l’espace de seulement trente ans - entre 1830 et 1860. Six grandes phases constituent le développement de la station depuis les baraques rudimentaires de l'Ancien Régime jusqu'aux constructions modernes : l'embryon de la station du Moyen Age à 1808 ; la constitution du noyau urbain entre 1809 et 1846 ; l'extension de l'habitat autour du Jardin Darralde et la création de la rue de la Cascade entre 1853 et 1860 ; les grands programmes urbains de 1860 à 1868 ; les grands investissements architecturaux de 1870 à 1885 ; et, enfin, la construction de villas privées jusqu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale. En ce qui concerne la protection du patrimoine bâti et paysager, le village thermal fait l'objet d'une mesure de Site classé depuis 1959.

Période(s) Secondaire : 14e siècle
Secondaire : 16e siècle
Secondaire : 17e siècle
Secondaire : 18e siècle
Principale : 19e siècle
Principale : 1er quart 20e siècle
Secondaire : 1er quart 21e siècle

Nichée à 750 mètres d'altitude au cœur de plusieurs montagnes arborées, le site des Eaux-Bonnes est traversé par les torrents de la Sourde et du Valentin dont il surplombe les chutes. Au sud de la station, dans la partie la plus élevée, se trouvent le grand établissement thermal et l'église, autour desquels se déploient quelques édifices originellement destinés à l'accueil des voyageurs.

Au-dessus de l'établissement thermal, sont implantés, dans un cadre pittoresque, l'Hospice Sainte-Eugénie et la Villa Excelsior, à l'entrée du canal souterrain de la Sourde. Face aux thermes, les anciennes grandes pensions de voyageurs - Maison Tourné et Hôtel de la Paix - ont été détruites au début des années 1990 au profit d'un vaste parking et d'une place valorisant le perron de la Maison du Gouvernement qui accueille la mairie.

Le Jardin Darralde s'étend sur un espace en légère pente où le cours de la Sourde a été canalisé en souterrain afin d'accroître la surface à urbaniser. Autour du jardin, se développe une série d'immeubles d'une grande unité architecturale, obéissant au modèle urbain du XIXe siècle. Cet ensemble s'étend jusqu'à l'entrée du bourg et n'est interrompu que par la place de la Poste. Le Jardin Darralde est dominé, à son extrémité basse, par un promontoire renforcé par un imposant mur de soutènement longeant la route de Laruns, où est implanté le casino sur une esplanade, marquant également le départ de la Promenade Horizontale qui conduit aux Eaux-Chaudes.

A mi-chemin du jardin, la place de la Poste, créée en 1870 par la démolition de la Maison Cazères dans une logique d'aménagement urbain, ouvre vers la rue de la Cascade qui descend le long du Valentin jusqu'au pont d'Aas et la Villa de l'Électricité. Au niveau du pont, également connu comme pont Battault, sur la rive gauche du Valentin, se trouve la place d'Orteig bordée par des locaux techniques communaux et l'ancien Établissement de bains ordinaires, devenu écoles communales. A cet emplacement, en contrebas de la route de Gourette, étaient implantés les Thermes d'Orteig démolis au début du XXe siècle. Sur la rive droite du Valentin, l'extension de l'agglomération s'est prolongée par l'implantation de résidences de villégiature, telles les villas Chokho Maitia et Cockade.

La rive droite du Valentin se trouve en outre sur la Montagne Verte, qui comprenait une promenade éponyme bien connue offrant un spectaculaire panorama sur la station. Un réseau de promenades, parcourant le mont Gourzy et la Montagne Verte, propose d'ailleurs de nombreux points de vue sur le village et son environnement entre montagne, torrents et cascades, tous soigneusement aménagés pour leurs dimensions pittoresques. La Villa Bellevue, sur la Promenade Horizontale, offre ainsi un balcon vers le village d'Aas.

Murs calcaire marbrier moellon enduit
Toit ardoise
Statut de la propriété propriété de la commune
Intérêt de l'œuvre à signaler
Sites de protection site classé
Protections
Précisions sur la protection

Vallée du Valentin : site classé par arrêté du 14 août 1959. Cirque de Gourette : site classé par arrêté du 19 mars 1937.

Références documentaires

Documents d'archives
  • Bâtiments communaux (série B), Voirie (Série V), Thermalisme (Série T).

    Archives municipales, Eaux-Bonnes : Série B, Série V, Série T
  • Conseil des Bâtiments Civils. Rapport de Norry relatif à la construction de l'hospice des Eaux-Bonnes, 31 octobre 1816.

    Archives nationales, Paris : F21/2492, dossier n° 40-41, p. 71
Bibliographie
  • ARRIPE René. Ossau 1900. Le canton de Laruns. Toulouse : Laboutières, 1987.

  • GRENIER Lise (dir.). Villes d'eaux en France. Paris : Institut Français d'Architecture, 1985.

  • JAM (BOUILLÉ R. de). Guide de Pau aux Eaux-Bonnes : suite des excursions à pied. Pau, E. Vignancour, 1869.

  • JARRASSÉ Dominique. Les thermes romantiques. Bains et villégiature en France de 1800 à 1850. Publications de l'Institut d'Études du Massif Central, Clermont-Ferrand, 1992.

  • JOANNE Paul. Pyrénées. Paris : Hachette, édition de 1888 (collection des guides Joanne).

  • LAVILLETTE P.J. Notice sur les établissements thermaux de la vallée d'Ossau. Eaux-Bonnes, Eaux-Chaudes, Bains de Soucours. Pau : E. Vignancour, 1856.

  • LOYER François. Paris XIXe siècle. L'immeuble et la rue. Paris : Hazan, 1987.

  • MIDDLETON Robin, WATKIN David. Architecture du XIXe siècle. Paris : Gallimard/Electa, 1993.

  • MIGNOT Marie-Pascale. Les Eaux-Bonnes, station thermale des Pyrénées-Atlantiques. DRAE Aquitaine, 1986.

  • PETIT Victor. "Souvenirs des Eaux-Bonnes. Vues dessinées d'après nature et lithographiés par Victor Petit". Souvenirs des Pyrénées. Pau : Auguste Bassy, s.d. [1855].

  • PIETRA SANTA Prosper de. Les Eaux-Bonnes. Voyage, topographie, climatologie, hygiène des valétudinaires, valeurs thérapeutique des eaux, promenades, renseignements. Paris : J.B. Raillière et fils, 1862.

  • Thermalisme et climatisme dans les Pyrénées. Actes du congrès des sociétés académiques et savantes, Pyrénées-Languedoc-Gascogne, Bagnères-de-Bigorre (1984). Les Éditions Pyrénéennes, 1985.

  • SOULET Jean-François. Les Pyrénées au XIXe siècle. L'éveil d'une société civile. Bordeaux : Éditions Sud-Ouest, 2004.

  • VASTEL Édouard. Guide des voyageurs et des malades aux Eaux-Bonnes. Paris : Béchet jeune, 1838.

Périodiques
  • JAZE-CHARVOLIN Marie-Reine. "Les stations thermales : de l’abandon à la renaissance. Une brève histoire du thermalisme en France depuis l’Antiquité". In Situ [En ligne], n° 24, 2014.

  • MELOT Jean-Pierre. "Les Eaux-Bonnes, grandeurs et misère d’une courtisane". Le Festin, n° 82, 2012.

    P. 60-69.
  • SANCHEZ Jean-Christophe. "Eaux d'arquebusades et médecine militaire thermale dans les Pyrénées (XVIe-XVIIIe siècles)". Revue de Comminges et des Pyrénées Centrales, vol. 2, 2017.

(c) Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel ; (c) Université de Pau et des Pays de l'Adour - Delpech Viviane