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Edito

Depuis la création de la commission régionale en 1967, l'Inventaire général de l'Aquitaine recense, étudie et fait connaître l'ensemble du patrimoine architectural et mobilier de son territoire, qu'il soit exceptionnel ou représentatif d'une famille d'édifices ou d'objets mobiliers. Depuis une cinquantaine d'années, des chercheurs et des photographes constituent une documentation scientifique normalisée accessible sur ce site.
 
Les dossiers de l'Inventaire général permettent de renouveler la recherche en histoire de l'art et la connaissance en replaçant les territoires, avec toutes leurs composantes, au cœur d'une méthode qui associe des prospections systématiques sur le terrain à des études historiques dans les archives. Ils contribuent à mieux voir un patrimoine parfois oublié ou en devenir que chacun d'entre nous se doit de protéger et de valoriser.

Lumière sur

Village de La Bastide-Clairence

La localité est implantée sur le versant nord d'une colline de la rive droite de la rivière Aran, ou Joyeuse, à l'endroit où celle-ci forme un coude, dans le territoire de l'ancienne paroisse d'Ayherre dont elle a été démembrée. Établie dans une zone frontalière incertaine, aux confins des royaumes de France et de Navarre, à proximité d'un port fluvial surveillé par la maison forte appelée Nau Peciada mentionnée dès 1284, elle constitue une ville neuve du Moyen Age, "bastide" fondée en 1312 par Louis de Navarre (futur roi de France sous le nom de Louis X le Hutin). Il s'agit donc d'une fondation tardive dans le mouvement de création de villes neuves du Sud-Ouest. La grande majorité de ses habitants étaient d'origine gasconne, avec également des basques de Basse-Navarre, et des personnes provenant de territoires plus lointains, tels que la Champagne ou la Normandie.

La charte de fondation fixe l'organisation foncière et les modalités de la construction ; elle octroie des privilèges à ses habitants (ce sont des hommes libres) et favorise l'activité économique en établissant un marché hebdomadaire et une foire bisannuelle. La place centrale est emblématique de cette entreprise de planification urbaine et affiche clairement la vocation économique de la localité. L'axe principal, suivant la pente de la colline et débouchant vers le "Pont de port" sur la Joyeuse, témoigne du rôle déterminant de cette rivière flottable dans le choix de l'implantation.

Les rues périphériques à l'axe central de la bastide, que sont la rue du Moulin, également appelée "rue de derrière", et la rue Saint-Jean-Passemillon, présentent une trame parcellaire plus irrégulière. Certaines parcelles n'ont pas été bâties, d'autres ont été fusionnées pour former des maisons de dimensions importantes, la mitoyenneté n'est pas aussi fréquente. Dans les échanges avec le pouvoir central de Pampelune, les habitants réclament de l'aide pour fortifier la ville ; plus qu'une véritable enceinte maçonnée, ces premières fortifications étaient probablement édifiées en bois. Rue Notre-Dame, des "murs d'aplomb" existent certes à l'arrière des jardins - ou "casalots" -, mais il n'est pas certain qu'ils aient eu un caractère défensif. En revanche, des mentions apparaissent à plusieurs reprises dans les délibérations du corps municipal concernant une "porte de la ville" ; celle-ci se trouvait au débouché sud de la rue Notre-Dame, ouvrant vers la route de Pessarou. Aucune mention n'a été relevée d'une deuxième porte à l'entrée nord de la bastide, mais l'étroitesse du passage entre la Maison Dominique et la Maison Garbaillou a pu constituer une entrée défendue, d'autant que cette partie du territoire était limitrophe avec le royaume rival.

"Bastide-rue", l'agglomération est structurée par un axe principal recoupé par cinq axes secondaires plus ou moins perpendiculaires, correspondant à des venelles. La structure régulière en damier de la bastide, soumise à quelques adaptations topographiques, est remarquablement conservée et permet de lire dans son plan les dispositions consignées dans la charte fondatrice : chaque famille reçoit une "plaza" d'environ 7 mètres de façade (la portée d'une poutre) avec obligation de bâtir une maison avec un jardin attenant ("casalot"), donnant ce profil de parcelles en lanières. L'ensemble est découpé en dix îlots pouvant regrouper une centaine de maisons de dimensions régulières de 7 mètres de largeur pour 18 mètres de profondeur, pour une parcelle simple. La place est aménagée sur un léger replat, bordée par deux grands ilots en retrait. Les îlots sont recoupés toutes les dix maisons de venelles transversales. Les maisons sont édifiées de part et d'autre des rues Notre-Dame et Saint-Jean-Passemillon. Surplombant la bastide, au sud et légèrement décentrée, l'église paroissiale, érigée dès 1315, est consacrée par l'évêque de Pampelune. L'emprise des édifices médiévaux subsiste toujours aujourd'hui, mais les modifications et reconstructions successives ont éclipsé les traits les plus anciens du bâti.

Dans l'état actuel du bâti, les maisons les plus anciennes paraissent datables des 16e et 17e siècles. Elles présentent toutes un plan étroit et allongé caractéristique des bastides, avec un couloir latéral occupant toute la longueur et desservant les pièces du rez-de-chaussée et la cage d'escalier, souvent éclairée par un puits de jour. L'aspect extérieur des maisons dépend de leur orientation. Celles occupant la partie ouest de la rue principale présentent en façade des niveaux supérieurs à pans de bois, caractéristiques de cette période. Les maisons occupant la partie est de cet axe présentent, quant à elles, une façade maçonnée et une élévation postérieure à pans de bois. Les maisons situées sur la place sont dotées d'arcades au premier niveau, appelées localement "arceaux", qui ouvrent sous les "couverts". Ces avancées n'ont probablement été aménagées que dans un second temps, à partir du 16e siècle : des traces d'extension dans l'épaisseur des murs latéraux, les pans de bois et les charpentes laissent deviner ici et là que les élévations originelles étaient plus en recul.

Le début du 16e siècle est marqué dans le village par l'arrivée d'une communauté qualifiée de "marchands portugais". Il s'agit de juifs venant du bourg de Saint-Esprit à Bayonne, ayant fuit un conflit avec les notables de la ville. Ils sont alors protégés par les ducs de Gramont et se réfugient le long des voies fluviales de l’Adour. Cette communauté habitait en grande partie dans la rue Saint-Jean, et payait un impôt particulier chaque année. Il s'agissait principalement de marchands, d'artisans, mais aussi de médecins et d'un apothicaire. La plupart auraient été locataires des maisons, ce qui explique le peu de traces laissées dans le bâti. Le cimetière israélite est le témoignage le plus évident de cette présence. Quelques maisons portant des noms consonances juives, telles que les maisons Abraham ou Jacob, seraient cependant à mettre en relation avec des familles protestantes.

Un renouvellement architectural s'opère entre la seconde moitié du 18e siècle et le début du 19e siècle, avec l'apparition d'un type correspondant à la "maison bourgeoise", caractérisée par une recherche de régularité dans les travées, de symétrie, par la place importante accordée à la pierre rythmant et structurant les façades, par des travées régulières et par un toit à quatre pans. La pensée hygiéniste est manifeste dans les nouveaux aménagements de voirie, notamment avec la gestion de l'écoulement des eaux, mais aussi dans la gestion des déchets. C'est notamment dans cette idée que de nombreux espaces séparatifs entre deux maisons sont bouchés : un arrêté municipal de 1884 ordonne aux propriétaires d'élever des murs afin de refermer les "andrones" contenant des immondices. Le souci de l'image du village devient une préoccupation des pouvoir publics.

Au cours du 20e siècle, l'agglomération, demeurée pour l'essentiel dans son emprise médiévale, commence à être valorisée au motif de son intérêt architectural. Elle bénéficie d'une première protection comme site classé en 1942, favorisant la préservation de l'aspect des édifices et le maintien d'une unité architecturale. Cependant, cette mesure étant limitée au périmètre restreint de l'actuelle rue Notre-Dame, les axes périphériques, comme la rue des Frères ou la rue Passemillon, voient dans les années 1960 la destruction de plusieurs maisons pour être rebâties selon une esthétique néo-régionale, caractérisée par l'usage des faux pans-de-bois, des faux pigeonniers, ou encore de jardinières en béton soulignant les fenêtres.

A la fin des années 1990, la tendance architecturale adoptée pour des constructions des abords immédiats de la bastide reprend l'esthétique des fermes traditionnelles, en intégrant parfois des remplois. Cette tendance s'appuie sur l'héritage néo-basque, en allant vers un mimétisme très poussé. Les artisans locaux ont notamment joué un rôle important dans cette promotion de la tradition en architecture dans ce territoire. Les principes d'urbanisme mis en œuvre entre la fin du 20e siècle et le début du 21e siècle s'inscrivent dans la continuité et en cohérence de ces premières mesures de protection, avec une gestion raisonnée des nouvelles constructions. Ces principes se traduisent notamment par l'aménagement de lotissements concentrant l'habitat pavillonnaire dans des zones ayant un impact visuel limité sur le paysage villageois.

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